Les grands ethnologues tels que Levi-Strauss m’ont inspirés et faits découvrir des cultures, des civilisations matérielles qui nourrissent mon travail. Mais c’est leurs mots et leur sagesse qui m’inspirent le plus. Voici des extraits de la retranscription que j’ai faite d’un entretien que l’on peut se procurer ici : http://www.ina.fr/video/CPB84051579

Bernard Pivot interroge Claude Lévi-Strauss sur différents aspects de son travail, de ses influences aussi. J’ai beaucoup aimé les réponses toujours exprimées avec des mots si justes et choisis.
Voilà ce qui m’a marqué :

Claude Lévi-Strauss
Notre sagesse est une sagesse parmi des centaines ou des milliers […] Chacune représente une sagesse à sa manière et nous ne pouvons pas essayer de comprendre la notre sans la mettre en perspective par rapport à toutes celles-là.

Monde Perdu - photo ©Claude Levi-Strauss

Bernard Pivot
Donc l’ethnologie nous invite à une espèce de modestie, d’humilité ?

Claude Lévi-Strauss
Je crois que ça a été sa fonction depuis qu’elle est apparue dans notre littérature si vous regardez ses premières manifestations chez Rabelais ou chez Montaigne car ce sont les premiers qui aient eu une curiosité ethnographique, c’est essentiellement dans leur pensée pour faire une critique de nos croyances de nos coutumes ou de nos institutions. Mais par critique je ne voudrais pas du tout employer un terme qui pourrait être dépréciatif. Critiquer c’est essayer d’analyser, c’est essayer de comprendre, c’est essayer de mettre en rapport avec d’autres modes de vie et d’autres modes de pensée.

Monde Perdu - photo ©Claude Levi-Strauss
[A propos de Tristes Tropiques]

Claude Lévi-Strauss
Alors, vous savez, c’est un livre que j’ai écrit, je dirais presque dans l’exaspération et dans l’horreur.

Bernard Pivot
Ah bon ?

Claude Lévi-Strauss
Oui, ça n’est pas du tout ce que j’avais envie de faire, j’avais envie de faire de la science, si vous voulez. Et «Tristes Tropiques» a été écrit en 4 mois, enfin comme un... Oui, oui, je ne crois plus que ces éditions sont datées, j’ai demandé que les dates soient réintégrées dans la prochaine édition Livre de Poche, ça a été écrit exactement en 4 mois. Et comme une sorte de pensum dont il fallait absolument que je me débarrasse parce que, je n’avais pas le goût de parler de moi, je n’avais pas le goût de raconter des petites histoires, des petits détails de voyage. Et en même temps, je suis bien obligé de constater, rétrospectivement, qu’il y a dans «Tristes Tropiques» une certaine vérité scientifique qui est peut-être plus grande que dans nos ouvrages objectifs, pour autant que ce que j’ai fait, c’est de réintégrer l’observateur dans l’objet de son observation. Enfin, c’est un livre écrit avec ces objectifs, ça s’appelle œil de poisson, je crois, enfin, qui montrent non seulement ce qu’il y a devant mais ce qu’il y a derrière l’appareil de photo. Et donc, ça n’est pas une relation objective de mes expériences ethnologiques, c’est une relation de moi-même en train de vivre ces expériences ethnologiques et donc, avec un tas de choses que je ne me serais jamais permis d’écrire dans un ouvrage à ambition scientifique.

Monde Perdu - photo ©Claude Levi-Strauss

Bernard Pivot
Vous dites ceci, toujours dans Tristes Tropiques : « Quand l’ethnographe exerce sa profession sur le plan scientifique ou universitaire, il y a de grandes chances pour qu’on puisse retrouver dans son passé des facteurs objectifs qui le montrent peu ou pas adapté à la société où  il est né »
Ça doit être votre cas si vous avez écrit ça ?

Claude Lévi-Strauss
Je n’ai jamais été en réalité un homme du siècle où le hasard m’a fait naître. J’ai toujours été passionné pour des curiosités exotiques ou des curiosités d’antiquaires et dans l’esprit j’ai toujours vécu ailleurs ou à d’autres époques que la mienne. Je me sens en réalité (nous parlions de Rousseau, nous parlions de Chateaubriand) je me sens beaucoup plus un homme du 18ème, ou peut-être du 19ème siècle davantage encore. Qu’un homme de ce siècle où en réalité tout ce que j’aime, tout ce à quoi j’attache du prix… Je ne suis pas en train de faire son procès ou de le condamner : c’est une confession autobiographique n’est-ce pas… que je suis en train de vous faire… et bien tout ça est en train d’être détruit et de disparaître. J’aurai aimé vivre à une époque où, disons les moyens de communication étaient déjà suffisamment rapides pour qu’on ne passe pas toute son existence, comme Marco Polo, à traverser le monde… Mais où en même temps le fait de voyager pendant trois mois sur la mer vous amenait à une expérience totalement irréductible à celle dans laquelle on a vécu. Maintenant nous prenons l’avion et nous y sommes en huit heures ou en dix heures, ou en douze heures… et qu’est-ce que nous retrouvons : c’est une aérogare exactement identique à celle que nous venons de quitter.

Bernard Pivot
Donc pour vous, à cette époque, changer de continent, aller chez les indiens du Brésil, c’était d’une manière, changer de siècle ?

Claude Lévi-Strauss
C’était changer de monde et changer de siècle, très certainement. 

Monde Perdu - photo ©Claude Levi-Strauss

Bernard Pivot
Vous avez dit : « j’ai l’intelligence néolithique » Qu’est-ce que ça veut dire une intelligence néolithique ?

Claude Lévi-Strauss
Ça veut dire que je ne me sens peu capable de mettre en culture une terre et de savoir, année après année, l’amender par des engrais, la cultiver pour en tirer des récoltes de plus en plus profitables. Je suis beaucoup plutôt, au point de vu intellectuel, comme ces indiens que j’ai connus et aimés, qui défrichent un morceau de forêt et y cultivent pendant deux ou trois ans quelque chose et puis ensuite la terre est épuisée, et bon on s’en va ailleurs et on met un nouveau terrain en culture. Ca c’est l’économie de la période néolithique et il me semble que mon cerveau travaille un peu de cette façon là. Je ne dit pas ça à titre d’éloge ; c’est une infirmité plutôt qu’autre chose. 

Bernard Pivot
Alors est-ce que vous pourriez nous dire comme ça : qu’est-ce que c’est qu’un mythe ?

Claude Lévi-Strauss
Et bien c’est une histoire qui cherche à rendre compte à la foi de l’origine des choses, des êtres, du monde, du présent et de l’avenir. Et qui cherche en même temps, simultanément à traiter des problèmes qui nous apparaîtraient aujourd’hui à la lumière de notre pensée scientifique comme tout à fait hétérogènes […], à les traiter comme si c’était un seul problème. Les mythes essayent de mettre tout ça ensemble et de trouver une réponse unique à des problèmes différents.
[…]
Si vous aviez posé la question à un de ces indiens, en général à n’importe quel indien des deux Amériques, parce que là il y a une étrange unanimité […] Il vous aurait répondu : c’est une histoire qui se passe à une époque où les animaux et les hommes n’étaient pas réellement distincts. Et où ils pouvaient passer indifféremment de la forme humaine à la forme animale. Ce qui me semble, je dirais, d’une vérité presque tragique. Parce que s’il y a quelque chose de tragique dans la condition humaine, c’est, et bien cette coexistence que nous menons à côté d’autres êtres qui sont vivants comme nous et avec lesquels nous ne pouvons pas communiquer. Et l’âge du mythe c’est celui justement où c’était possible.

totem Apostrophes Claude Levi-Strauss

[…] Claude Levi-Strauss décrit une réplique de totem Haïda qu’il a dans son bureau :
Alors en dessous, quelque chose de très important : c’et le corbeau, et le corbeau c’est la principale divinité de ces peuples qui ont résolu le problème du mal d’une façon très différente de la nôtre. Nous nous faisons un dieu tout puissant et très bon et nous n’arrivons pas à comprendre comment le mal est entré dans l’univers. Eux, font un dieu qui est un trompeur, par vocation et par nature, et qui par conséquent fabriqua en même temps le bien et le mal. D’où l’absence totale de problème à se poser sur l’existence du mal dans l’univers. Ils ont bien de la chance.

Bernard Pivot
Il y a un mot que nous n’avons pas encore prononcé et dont l’absence étonnerait, c’est le mot : écologie. Est-ce que les ethnologues n’ont pas été, avant tout le monde, les premiers écologistes ?

Claude Lévi-Strauss
Je pense que c’est vrai. Et c’est vrai parce qu’ils sont à l’école de peuples qui eux-mêmes sont des écologistes. Qui ont réussi, au prix de toutes sortes de pratiques que nous jugeons superstitieuses et avec un peu de dédain, mais à ce maintenir en équilibre avec le milieu naturel. […] Tout ça frappe l’ethnologue et lui montre à quel point une façon, je dirais, censée de vivre et de se conduire est de se considérer non pas, comme nous l’avons fait depuis je dirai presque de puis l’Ancien testament et le nouveau et depuis la renaissance aussi, comme les seigneurs et le maîtres de la création, mais comme  une partie de cette création que nous devons respecter puisque ce que nous détruisons ne sera jamais remplacé et que nous devons transmettre tel que nous l’avons reçu à nos descendants. Ça c’est une grande leçon, presque la plus grande leçon que l’ethnologue peut tirer de son métier.
...
Les photos proviennent de cet article à propos de l’exposition des photos de Claude Levi-Strauss Monde Perdu (2012)
capture d’écran de l’interview: réplique d’un totem Haïda: le corbeau